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« Tous des Oiseaux » de Wajdi Mouawad, une obstétrique de l’identité

« Un chagrin ça attend patiemment son heure. Nous y sommes. » Tous des Oiseaux

 

S’il est un sujet qui semble tourmenter Wajdi Mouawad, c’est bien celui de l’identité. Omniprésent dans la plupart de ses œuvres, il devient une nouvelle fois le cœur de l’intrigue de Tous des Oiseaux. L’histoire est simple : Eitan (superbe Jérémie Galiana) jeune Allemand juif, aime Wahida (incandescente Souheila Yacoub) une Américaine d’origine arabe. Roméo et Juliette sur un fond de conflit israélo-palestinien, cela serait mal connaître Mouawad que d’imaginer que l’histoire s’arrête-là. Anatomiste de l’identité, il fait de Tous des Oiseaux une œuvre totale où les langues forment des murs et ou des murs se fissurent grâce au langage.

Tous des Oiseaux, les mots, les maux

Ne vous attendez pas à entendre résonner la langue de Molière en assistant à Tous des Oiseaux. Vous êtes bien en France mais les langues qui serviront l’histoire seront originales. Allemand, arabe, hébreu et bien entendu anglais feront la polyphonie de cette pièce à cheval entre les États-Unis, Israël, la Palestine et l’Allemagne. Pour une fois, pas d’accent faussement appuyé ou de faux-semblant : la langue parlée sera la vraie langue du personnage. Les surtitres sont intelligemment pensés dans la scénographie et appartiennent véritablement aux décors. On ne court pas après la traduction, elle s’impose naturellement à nous.

Alors dans cette histoire d’amour naissant, de quel amour parle-t-on vraiment ? Wahida et Eitan deviennent très vite les porte-paroles d’une histoire qui n’est pas (encore) la leur. Qui sont-ils vraiment ? Quel héritage doivent-ils revendiquer et quelles sont leurs véritables langues maternelles ? D’où viennent vraiment leurs parents ? Les mots, longtemps non-dits, parfois même tabous, viennent donner une forme et une structure aux maux, à ces mensonges qui ont empoisonné les familles et construit des haines voisines. Mais que faire de ces identités découvertes sur le tard, celles que l’on n’a pas désirées, que l’on a même parfois haïes ? Sommes-nous la somme de nos passés, le résultat de générations de souffrance ou y-a-t-il une voie hors de ces murs ? Wajdi Mouawad soulève ces questions avec finesse et cruauté, laissant ses personnages se battre au sang dans des passés lourds à porter.

 

Traduttore, traditore !

 

La scénographie est superbe dans Tous des Oiseaux. Les jeux de lumière accompagnent une progressive descente aux enfers, renforcée par ces murs qui bougent et se referment, ces murs comme symbole de ces frontières entre Israël et la Palestine, comme ces silences dans lesquels se murent les mères qui savent (acerbe et subtile Judith Rosmair).

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Photo © Simon Gosselin

Il faut l’ultime traumatisme de l’attentat pour que les langues se délient, que les langages se marient. Allemand, juif, on ne mélange pas l’hébreu et l’allemand de la même façon selon les sujets. Les comédiens, dont l’interprétation multilingue est tout simplement fabuleuse, font résonner les différentes musicalités du texte. A tel point que l’on souffre presque de ne pas être en capacité de comprendre tous les langages originaux. Traducteur, traître ! comme on dit. La puissance de l’interprétation ne fait qu’une bouchée des surtitres nécessairement tronqués. On regretterait presque le double effort que nous impose Mouawad : écouter l’incompréhensible tout en lisant des mots que l’on sait moins forts car parfois raccourcis. Et ce léger décalage dans les rires ou les larmes, entre les mots qui sortent et ceux qui nous parviennent. Entre l’intellect et le cœur.

 

C’est que Tous des Oiseaux est une pièce très exigeante, envers elle-même et envers son public. Portée par une troupe de comédiens de grand talent dont les passés sont aussi riches que ceux de leurs personnages, mise en scène par un véritable obstétricien de l’existence, il y a la richesse, la force et la férocité de ces pièces de théâtre intemporelles qui marquent et dont on se souvient pour longtemps. Prenez une grande inspiration, c’est un tourbillon délicieux qui vous attend !

 

Avis : ★★★★★

Tous des Oiseaux de Wajdi Mouawad, à La Colline jusqu’au 17 décembre

Au TNP de Villeurbanne du 28 février au 10 mars 2018

 

 

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