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Vivant, trop vivant : l’expérience du théâtre en période de confinement

Les rideaux irrémédiablement fermés des salles de spectacle ont quelque chose d’assez triste. On s’était dit rendez-vous dans trois semaines, quand ça irait mieux. Puis un mois. Puis dans deux mois, après le confinement, quand on pourrait de nouveau se retrouver tous ensemble, public et artistes au même endroit pour partager la même passion, chacun de notre côté préféré de la scène.

Et irrémédiablement, les emails d’annulation sont tombés un par un, comme si l’automne était arrivé trop tôt. L’annulation du festival d’Avignon aura certainement été la claque finale, celle qui annonce que c’est toute la saison 2020 qui est partie en fumée. Quant à savoir de quoi demain sera fait, que seront les salles de spectacle à la rentrée, pour la fin d’année, c’est encore un grand point d’interrogation. Vais-je devoir déchirer ma dernière place pour  le 12 septembre ? Suspense.

Alors pour combler ces salles trop silencieuses, d’autres rideaux se sont levés sur Internet. Captations, lives, interviews… Ce que l’apprenti blogueur théâtre a rêvé pendant des années, de nombreuses institutions l’ont permis. Il fallait garder le lien, éviter le « loin des yeux, loin du coeur », continuer à construire aussi, à donner un sens. Nourrir à distance, jusqu’à la lie, le spectateur esseulé et dont les applaudissements ne résonnent plus qu’à 20 heures, du haut de sa fenêtre. Douce ironie pour tous ces spectacles qui ne commencent habituellement que 30 minutes plus tard.

Il y a eu les débuts heureux : l’enthousiasme fou d’avoir rendez-vous gratuitement avec les plus grandes salles du monde : la Comédie-Française, l’Odéon, le Globe Theatre, le Met, l’Opéra de Paris… Il y en a eu pour tous les goûts, toutes les langues, toutes les cultures, toutes les oreilles. Une profusion de spectacles mis à disposition gratuitement en ligne. Au début, on met des alarmes dans son agenda, on s’arrange pour que la dernière réunion en visioconférence s’arrête à l’heure pour streamer un spectacle en live à 18h30. Cela pouvait faire un bel emploi du temps, entre le travail, la cuisine, un peu de sport et bien entendu, la pause culturelle. Mimer soi-même le quotidien, donner l’illusion de la normalité dans ces circonstances de confinement. Comme une évidence : l’illusion, c’est le propre du théâtre.

Puis les semaines ont passé et l’euphorie d’un gargantuesque désir de découvertes s’est apaisée pour laisser place à une réalité douloureuse : le théâtre est un art vivant. J’ai égoïstement pris conscience de cette réalité que je n’avais l’habitude de réaliser que lors de problèmes techniques. Un spectateur qui fait un malaise dans le public, un rideau de fer qui refuse de se rouvrir, un générateur électrique qui tombe en panne laissant le spectacle dans le noir. C’est au travers de ces « anormalités » que l’on se souvient que le théâtre est un art de chair et d’os. Là, l’anormalité est en fait ma propre normalité, mon quotidien terrestre. Ce téléphone qui sonne sans cesse parce que le travail se fait plus difficile que jamais, ces whatsapp que l’on reçoit à la chaîne d’amis ou de famille, ce plat que l’on a commencé à cuisiner un peu trop tard et que l’on va continuer à remuer pendant la pièce, ce bouton « pause » pour faire une pause technique, prendre un verre d’eau, se resservir, ranger ce livre qui traîne. Je n’ai jamais été aussi peu concentrée qu’en regardant une pièce de théâtre derrière mon écran d’ordinateur. Je n’ai jamais fait si peu honneur à cet art que j’aime plus que tout. Je n’ai finalement été aussi peu réceptive, aussi peu disponible. 

En regardant Peer Gynt mis en scène par Eric Ruf il y a des années de cela, en constatant la puissance de la pièce, de la mise en scène et la pâleur de ce que j’étais en train de ressentir j’ai compris 2 choses : le web est une chance inouïe pour découvrir des pièces que l’on regrette de n’avoir jamais pu découvrir, le numérique rend éternel un morceau de ce qui est par essence éphémère. Mais le numérique ne suffit pas, ne suffira jamais et le replay se prête finalement mal au théâtre. Ce n’est pas la qualité de la captation qui pêche, ce n’est pas la prise de son, c’est le replay en tant que tel. Le théâtre, comme d’autres formes artistiques, se vit dans un espace-temps unique et ce n’est pas mon salon.

Alors j’ai fini par arrêter de culpabiliser de ne pas voir toutes ces pièces que je rêvais de voir (hello les Pommerat ratés qui sont restés à l’état d’onglet « à regarder ») et j’ai triché. Je n’ai fini par regarder que des pièces que j’avais déjà eu la chance de voir : retrouver l’émoi de ma première fois à la Comédie-Française avec Il Campiello il y a plus de 10 ans, retrouver Benjamin Jungers dans le Petit Prince, re-grincer des dents devant les Damnés ou le monologue de fin de Vania ou juste chanter avec les différents cabarets. Ce n’est pas que la pièce que j’ai pu revoir, c’est aussi le souvenir particulier d’un instant que j’avais imaginé unique, éphémère et qu’on m’a permis de revivre. Le luxe ultime de pouvoir revivre un temps agréable, ces replay sont devenus malgré eux presque nietzschéens.

J’ai plus que jamais observé à quel point le théâtre était humain, trop humain pour être réduit à une captation vidéo à regarder en faisant des crêpes. J’ai beaucoup trop de respect pour les artistes, les metteurs en scène, les femmes et les hommes dans l’ombre pour cela.

Ces replays auront donc été un magnifique expédient de confinement, mais j’ai plus que jamais hâte de retourner vivre dans ses sièges trop petits et inconfortables, qui me manquent pourtant terriblement, ces émotions réelles, humaines, tangibles, que seul le théâtre peut faire vivre. Dans le noir, dans un espace-temps unique et le téléphone éteint.

 

Photo © Elizabeth Carecchio – La réunification des Deux Corées de Joël Pommerat

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